Mardi 21 janvier 2014 à 21:44

Parler de l'écriture au lieu de simplement écrire, c'est simplement idiot et même un peu prétentieux. Je me suis efforcé de ne pas céder à cette tentation et je crois y être parvenu le plus souvent possible dans la période heureuse ou cela venait tout seul. Maintenant que c'est devenu laborieux, c'est tout ce qu'il me reste pour essayer de comprendre.

Jamais ici je n'ai écrit sur commande. Les textes se faisaient eux-mêmes. Ouvrir le robinet, recueillir l'eau dans un seau, rien d'autre à faire. Bien sûr, ils n'étaient pas parfaits au premier jet, presque jamais. Je laissais venir, puis reposer, et reprenais quelques jours après, quand le souvenir immédiat s'en était dissipé. Les mots déjà inscrits, qui semblaient déjà si étrangers, comme d'un inconnu, en appelaient d'autres, d'autres portes secrètes s'ouvraient et de vieux fantômes venaient esquisser leur émouvant pas de danse sous mon regard intérieur.

Je n'ai pas l'écriture facile, je résiste, je cherche facilement un prétexte pour m'en arracher, surtout quand justement les mots pourraient venir.

De longs moments passés devant le clavier, sans savoir quoi dire, sans avoir rien à dire, avec pour seule certitude la garantie qu'il y a pourtant toujours quelque chose à dire, que des mots, des phrases sont toujours à fleur de conscience et qu'ils n'ont qu'à venir éclater en surface, comme ces bulles qui remontent du fond d'un étang.

Je ne saurais expliquer comment il faut écrire, je raconte simplement comment cela se passe ici.

C'est comme un rêve. J'essaie de ne penser à rien, en réalité je sommeille, les doigts sur le clavier, de telle heure à telle heure, et je note ce qui me vient.

Quand les mots me viennent, je m'efface. Je laisse dire comme si cela n'avait aucun rapport avec moi, ou presque. Parfois je me laisse porter par la musique.

Un serrement de coeur, je tends l'oreille, un univers vient se loger entre les quatre murs de la pièce où je me tiens.

J'aime voir défiler les mots comme le paysage qu'on voit de la fenêtre du train, d'un train lent et silencieux. Soudain le bruit du train s'efface et seul le paysage poursuit son déroulement, paysage mouvant qui s'enfuit loin de nous à peine entrevu.

On ne peut pas savoir comment cela se passe dans les secteurs de son âme auxquels on n'a pas accès.

Seul, face à l'horizon seul devant les arbres, les champs, la vapeur des nuages.

Je me dissous.

Et la place que j'occupais s'emplit de mots. Pourquoi des mots ? parce que je rêve. Je vois bien des images, mais ce sont des mots, seulement des mots qui s'échouent sur cette page.

Toujours cette idée que cela rappelle un souvenir, une absence, une perte.

C'est, par lambeaux, ce que sans le savoir je suis qui m'arrive là et le plus souvent cela m'étonne.

Samedi 19 juin 2010 à 10:30

L'écriture n'est jamais qu'un instantané, la fixation très arbitraire d'une pensée fluide et toujours changeante, aussi difficile à saisir que le jeu de l'eau dans un torrent de montagne. Plus encore, ce que saisit l'écriture, avec la rigueur de la syntaxe, l'élégance du style, la clarté d'une expression rationnelle, c'est un remuement intérieur dont les pulsations ne relèvent ni de la clarté ni de la rigueur. Le texte nous semble être l'émanation la plus exacte de ce que nous sommes au plus profond de nous-mêmes, alors que justement il en l'opposé, la dénégation. Le rêve le plus fou des hommes est ce mirage de la pensée claire, ce désir qu'elle colle au réel, quelle l'exprime, qu'elle en traduise le sens, comme si hors de la parole même un sens pouvait être. Un mirage tout porteur d'illusion qu'il soit est un phénomène réel, pas question donc de nier le fait de la pensée claire, la superbe architecture de la mathématique, la stupéfiante beauté de nos cathédrales textuelles. Simplement, ce ne sont que des structures fugitives sur le chaos, des figures tracées sur le sable. C'est peut-être cela que Freud veut dire avec sa pulsion de mort. Fixée dans un discours, une forme semble indestructible, atemporelle. Considérée comme un moment du flux héraclitéen, elle se défait en se faisant, se perd en devenant autre, la forme humaine comme les autres. Nous sommes pas tels que nous nous voyons; étrangers à nous-mêmes, mais aussi porteurs au même instant de tous les moments de notre être; nous sommes donc avant tout mouvants, polymorphes, contradictoires, insaisissables. Notre aptitude à penser - qui fut elle-même acquise au cours du temps - nous permet de hasarder des figures de mondes, de créer des îlots de rationalité, montagnes à l'échelle humaine, poussière mouvante à l'échelle de l'univers. Bel amusement pour un instant du monde. C'est vain, mais justement, pour cela même, c'est beau et cela n'appartient qu'à nous.

 

Samedi 19 septembre 2009 à 11:35


    Sentiment d'être parfois le spectateur et non plus l'acteur de soi. Se voir comme dans un rêve et surtout s'entendre prononcer des choses inattendues venues d'on ne sait où.

    Je me demande si tout le mystère de l'écriture n'est pas simplement là. Se retirer de soi, un peu, et recueillir avec un certain étonnement d'étranges paroles. Paroles surgies du silence, de la non-action, de la non-pensée. Je me sens comme une réserve de paroles enroulées, accumulées quelque part, portées par moi, venues à mon insu. Au crépuscule, dans la pénombre et le silence installés, elles se réveillent et c'est comme l'apparition soudaine d'une biche à l'orée du bois.



Lundi 23 mars 2009 à 10:12


Un jour, Lilith Errature voulut sortir de sa maison, mais elle en fut empêchée par le vent qui soufflait. D’énormes masses de neige s’amoncelèrent devant sa porte. Elle se retrouva enfermée entre ses quatre murs comme dans un tombeau.
Le monde extérieur était maintenant soustrait à son regard et sa petite maison solitaire, entièrement recouverte de neige, n’existait plus pour personne.
Lilith n’en fut ni effrayée ni même contrariée. Que valent les séductions du monde extérieur comparées aux richesses insondables de l’imagination ? Et comme elle aimait écrire par-dessus tout et ne manquait ni d’encre ni de papier, elle s’assit à sa table et prit sa plume, l’esprit serein. Pendant des semaines elle noua des intrigues, inventa des personnages, évoqua des lieux impossibles, mais ces débordements-là ne durent qu’un temps. Elle reporta alors toute son attention sur ses profondeurs intérieures, se passionna pour son propre mystère, se désola de ses misères, se prit en pitié, fit dix récits larmoyants et contradictoires de sa vie puis de sa non-vie et finit par se lasser d’elle-même. Elle dressa ensuite l’inventaire de tout ce qui l’entourait, puis énuméra tous les objets qui auraient pu se trouver là mais ne s'y trouvaient pas. Puis elle décrivit en cent dix-huit pages sa gomme et son taille-crayons, fit en deux volumes le portrait d’une miette de pain. Enfin, elle se commenta elle-même : je fais ceci, je fais cela; je me lève, je ne sais pas quelle heure il est, je mange une tartine, je bois un verre d’eau. Tandis que d’une main elle prenait une tasse, de l’autre elle écrivait : je prends une tasse, je bois une gorgée de thé, je repose la tasse. Alors, il arriva ce qui devait arriver : elle se mit à écrire qu’elle était en train d’écrire, puis qu’elle était en train d’écrire qu’elle était en train d'écrire, puis qu’elle était en train d’écrire qu’elle était en train d’écrire qu’elle était en train d’écrire qu’elle était en train d’écrire qu’elle était en train d’écrire…

Mercredi 30 août 2006 à 23:20


Qu'est-ce qu'on peut bien faire dans une communauté de blogueurs quand on affiche en gros quatre fois l'âge de la plupart des autres membres ? La question doit en titiller quelques-uns ; manque de pot, je ne suis pas en mesure de les éclairer car, je me la pose aussi.

Pourtant, découvrant la « blogosphère », atterrissant par hasard sur un site de Cow, j'ai compris deux choses : j'aurais mon blog et ce serait là.
La jeunesse de l'immense majorité des membres ne m'a pas échappé, mais cela me paraissait alors sans importance. Ce que je voyais surtout, c'était la très grande diversité des blogs, leur vigueur, leur sincérité et, beaucoup plus souvent que je ne pouvais l'imaginer, la qualité de leur écriture. De plus, les blogs fortement reliés entre eux sur Cow, interagissent continuellement et  donnent lieu à une création en réseau, que je trouve passionnante.
De leur côté, les blogs « adultes » me semblent trop professionnels ; trop souvent ils sont le fait de gens qui pensent avoir un avis à donner une compétence à faire valoir. Sur Cow, on trouve une écriture ouverte, qui découvre son chemin au fur et à mesure qu'elle avance, qui promet plus qu'elle ne démontre, parce qu'elle est recherche de soi, et c'est cela que j'aime. C'est aussi une écriture de l'émerveillement, une métamorphose poétique du quotidien, qui extrait de la banalité des jours tout ce qui peut faire sens. Bien sûr, tous les blogs de Cow ne se situent pas à ce niveau-là, mais j'en découvre presque tous les jours.

Je suis convaincu que les questions de l'adolescence sont les vraies questions de la vie, qu'elles ne trouvent jamais de réponse, qu'elles ne doivent pas en trouver. A soixante ans, si l'on est vraiment sincère, on doit admettre que sur le fond on n'est pas plus avancé qu'à seize, et c'est tant mieux. Bien sûr, la vie se charge de nous occuper, on est actif, on crée des choses, on se donne de l'importance, on trouve des causes à défendre, mais ce n'est qu'un jeu (la question n'étant que de choisir le plus beau jeu, celui qui donnera le plus de sens au temps qui passe). Les plus « heureux », ceux qui pensent être arrivés, ont seulement trouvé une manière efficace de repousser indéfiniment les échéances, de se distraire, de lâcher la proie pour l'ombre.

Je ne crois pas être capable d'écrire comme certains le font sur Cow. La plume est usée, la main trop lourde, la mémoire trop chargée d'erreurs corrigées, de pièges déjoués, de formules toutes faites. En revanche toute phrase neuve, toute parole vraie et, si souvent, la musique des mots, me donnent envie de rester, à l'écoute, ici et pas ailleurs.


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