Mardi 20 février 2007 à 11:31


Troisième épisode

Cet événement inespéré qui brisait d'un coup la monotonie des jours bouleversa un temps le quotidien des Hommes et suscita d'intarissables débats. On oublia vite la chose volante. Elle avait disparu dans les flots si rapidement qu'on ne parvenait plus à s'entendre ni sur son apparence ni sur sa nature. Les uns disaient qu'elle blanche, les autres qu'elle était noire; pour les uns, elle avait poussé un grand cri avant de s'abattre, pour les autres, le seul cri avait été celui des Hommes massés sur la plage. Quelques-uns allèrent même jusqu'à prétendre qu'il n'y avait jamais eu de chose, mais seulement un petit nuage d'orage qui avait largué au passage, juste devant leur nez, cet étrange bipède.
C'est que sur l'existence du bipède, aucun doute n'était permis. Il était bien là, errant parmi les Hommes, se plantant devant les gens, agitant ses membres antérieurs dans tous les sens et lâchant des sons incompréhensibles.
Quelle pouvait bien être la fonction d'un animal aussi extravagant ? On écarta bien vite l'idée de le manger, car, soyons honnête, ce bestiau-là, tout pâle, tout flasque, n'était pas appétissant.
On l'appela Elo, car « élo ! » était le premier son qu'il avait proféré après avoir pris pied sur la plage.
Et comme il était plutôt collant et peu autonome, on finit par en user avec lui comme avec les chiens. On lui souriait quand il s'approchait en gazouillant, on lui grattait parfois un peu la tête; mais s'il se montrait un peu trop entreprenant, on l'envoyait valser d'un grand coup de pied au derrière.
Malgré tout, la créature dérangeait. Ce n'était pas un Homme, c'était évident, inutile de revenir là-dessus. Mais ce n'était pas non plus un animal quelconque. Il se tenait debout, mais cela ne prouve rien puisque les oiseaux le font aussi; il poussait des cris très variés, mais ne savait pas imiter les Hommes comme le font les perroquets; il utilisait ses mains pour manger, mais c'est aussi le cas des écureuils et des ratons laveurs. Non. Ce qui dérangeait, c'était son comportement imprévisible et, surtout, ces choses insensées qu'il portait sur lui et qui ne faisaient manifestement pas partie de son corps. Cet emballage tout d'abord: ni pelage, ni plumage, moche comme la peau d'un serpent qui mue. Quelle horreur cela dissimulait-il ? Les Hommes allaient nus, comme il se doit, car ils étaient beaux, eux, et n'avaient rien à cacher.
Comment un être aussi primitif, aussi pataud, aussi vulnérable, pouvait-il être ainsi attifé ?
Mais les jours passèrent, on se fatigua de toutes ces interrogations et le train-train ordinaire reprit le dessus. Les Hommes laissèrent Elo divaguer à sa guise, puisqu'il était inoffensif, et ce dernier prit assez rapidement l'habitude de cueillir des fruits pour se nourrir, comme tout le monde. Il mendiait quelques morceaux de viande auprès des gens, qui s'amusaient à les lui donner, et venait s'installer près du feu, la nuit, comme un brave toutou. Les enfants lui souriaient parfois et parfois lui jetaient des pierres.


Lundi 19 février 2007 à 15:42

Chère petite Chevrette exilée,
Voici quelques délicatesse cueillies à l'instant pour toi dans un coin de la vieille Europe...









                                                                       ... par un vieux bélier.

Dimanche 18 février 2007 à 10:11


Deuxième épisode

Un jour, justement, un peu avant l'heure habituelle, quatre adolescents s'étaient installés sur la plage et rêvaient mollement d'évasion, laissant errer le regard parmi les grands nuages qui barraient l'horizon. Soudain un bruit étrange attira leur attention et il avisèrent au loin un volatile d'une espèce totalement inconnue qui zigzaguait bizarrement au ras des flots. Plus gros que tous les oiseaux du ciel, mais vrombissant comme un énorme bourdon, il ressemblait plutôt à un insecte géant, un hanneton fabuleux entouré de flammes et traînant derrière un long ruban de fumée noire. Les indigènes, ameutés par le bruit, se précipitèrent en foule sur la plage. Le spectacle était stupéfiant, mais il ne dura qu'un bref instant. D'un coup le bourdonnement cessa et l'animal fabuleux plongea tout droit dans la mer à cent mètres du rivage.
La bête fumante semblait morte et s'enfonçait rapidement dans l'eau. Mais,  sur le point de disparaître, dans un dernier sursaut de vie, elle donna naissance à un être bizarre qui qu'elle expulsa difficilement par une sorte d'ouverture qui se fit… au milieu de son dos ! Cet étrange rejeton n'avait rien d'un œuf et ne ressemblait pas du tout à sa mère. Les Hommes étaient stupéfaits: c'est à eux, plutôt que très vaguement il ressemblait. Un vif débat s'éleva à ce propos, mais rapidement on convint que cette ressemblance était purement illusoire, comme un produit de l'émotion générale. D'ailleurs, les derniers doutes furent aisément balayés quand la créature prit pied sur le rivage. Ce « vaguement comme eux », ne pouvait être des leurs. La preuve : les sons qu'il proférait n'avait rien à voir avec la langue des Hommes, la seule possible, celle que parlaient les gens de l'île. En plus, il était parfaitement ridicule.


Samedi 17 février 2007 à 17:10

Plus haut l'on monte, plus grandement l'on se fatigue et plus dure est la chute.
Proverbe crétin

Premier épisode

Représentez-vous une île quelque part, au beau milieu du plus vaste des vastes océans. Inconnue des touristes en dépit de ses plages de rêve, inaccessible aux navigateurs les plus intrépides, absente même des cartes marines, cette île aujourd'hui inhospitalière, ravagée, déserte, aurait abrité durant des millénaires une peuplade paisible.
A l'époque qui nous intéresse, sur cette île, le climat serait exceptionnellement doux; une nature extraordinairement généreuse fournirait à quelque deux mille âmes une nourriture savoureuse, abondante et facilement accessible. Les habitants n'auraient aucune idée de ce qui se passerait au-delà de leur propre horizon. Ils s'appelleraient donc eux-mêmes les Hommes et leur île, tout naturellement, se nommerait Monde.

Voilà pour le décor. L'histoire peut commencer.

Sur cette île, toutes les conditions d'un bonheur parfait semblaient réunies. Toutes, sauf une : il manquait les emmerdements, la misère, la maladie, la guerre, les élections, et TF1. Aussi les Hommes languissaient-ils, minés en profondeur par leur désespérante félicité.
Du matin au soir, ils s'ennuyaient mortellement, trop doux pour se disputer, trop tranquilles pour éprouver la moindre angoisse. Capables d'épuiser en moins de deux heures le labeur quotidien, ils n'avaient d'autre ressource que de consacrer le reste de leur temps à la musique, à la danse, à la poésie, à la narration d'histoires sans queue ni tête, et à de torrides orgies. C'était si lassant que dès le milieu de l'après-midi, épuisés, les Hommes se traînaient sur la plage et s'installaient, les uns assis, les autres couchés sur le dos, le regard perdu dans le ciel, où planaient, rois de l'azur (je sais!), les vastes albatros.
De génération en génération, les Hommes se transmettaient un ardent désir d'évasion, dont témoignaient toute leur musique, toute leur poésie, leur langue même, si mélodieuse pourtant.
De temps en temps, quelques écervelés  partaient à l'assaut de l'océan. Tentatives déespérées, vouées à un échec certain. Les vagues rejetaient sur le rivage les débris de leurs barques et leurs corps mutilés.


Mercredi 14 février 2007 à 11:22


Franchement ! Annoncer des temps difficiles et en appeler à un renouveau de la poésie, ce n'est pas un peu bizarre comme démarche ?
Si l'urgence est si grande, ne faut-il pas au contraire planter là toutes ces futilités et se concentrer sur l'essentiel : le maintien du pouvoir d'achat, la sauvegarde de l'emploi, les techniques de survie, l'art d'accommoder les restes ?


La poésie est de toutes les expressions celle qui nous rapproche le plus de nous-mêmes. Or, ce dont nous avons le plus besoin, quand s'annoncent des temps difficiles, c'est justement et avant toute chose, de nous retrouver tels que nous sommes.

Il y a longtemps que nous ne touchons plus terre, que nous sommes entièrement pris en charge, distraits, amusés, mus de l'extérieur. Même plus manipulés par de méchants manipulateurs : simplement tenus loin de nous-mêmes par la Grande Machine qui se tient elle-même. Forme extrême, indépassable, de la servitude consentie.
Or, aujourd'hui, la grande machine est à bout de souffle et l'océan d'artefacts qui nous soutient pourrait se vider d'un coup. Il est urgent de savoir si nous sommes à ce point dissous dans les illusions de notre pauvre mode de vie que nous nous évacuerons avec lui lors de la grande vidange, ou s'il peut encore rester de nous quelque chose pour après.

Pour le savoir, un grand tri intérieur s'impose, pour extraire notre parole propre de tout ce qui parle en nous et par nous, modèle nos désirs, programme nos habitudes.

Pas de malentendu ! il ne s'agit pas de ce mettre en quête de je ne sais quelle Authenticité fantasmée, de je ne sais quelle Vérité cachée, d'aller chercher la Nature derrière la culture, et encore moins d'opposer l'Individu sacré à toute société forcément mauvaise.

Il s'agit seulement parmi tant de voix d'identifier celle qui peut le mieux dire je en nous, pour revenir à nous-même et à partir de nous-même nouer de nouveaux liens.

* * *

Non, n'essaie pas de penser, dis plutôt.
Tu crois penser, mais ce sont mille autres qui pensent en toi, mille autres que toi, et tu dévides comme des  rubans des pensées déjà cent fois pensées. Tu crois être toi, mais tu n'es qu'un chaland qui suit le courant du fleuve rempli à ras bord d'une cargaison qui ne t'appartient pas.

Tu as rendez-vous avec toi-même au cœur de l'histoire du monde qui toujours commence.

Laisse-toi tomber dans le puits intérieur jusqu'à la vase noire où sommeille le cri,  qui s'éveillera par ta bouche, trouvera ses mots, et enfin ce sera toi.

Alors tu seras de taille à toiser le réel, tu prendras la mesure exacte de ton pouvoir.

On n'arrête pas d'un regard les trains aveugles ; on n'inverse pas le cours des fleuves ; mais dans l'agonie de ce monde, essaie de trouver l'amorce d'une histoire neuve.


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